Le feu de creuset ( roman historique)
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 Le feu de creuset ( roman historique)

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MessageSujet: Le feu de creuset ( roman historique)   Dim 26 Juin - 9:07

Écrit au milieu des années 1980. Totalement inédit


Avant-propos


Si cette chronique parvient entre vos mains, il est utile de savoir que l’auteur n’a rien inventé. L’Histoire offre parfois des situations si confuses que l’imagination peut se contenter d'un simple copier-coller.
Je ne voudrais pas décevoir : elle n’est pas toujours aussi belle, aussi propre que la décrivent nos Académiciens.
Logique ! elle n’est que le reflet des préoccupations quotidiennes de ceux qui ont mission, souvent à corps défendant, d’en écrire les pages.
Lesquelles peuvent être merveilleuses, c’est rare. Mais aussi sordides ! c’est plus fréquent.


LIVRE PREMIER


Chapitre I « Le départ »

Malgré sa robustesse, la porte frémit sous les coups.
« Au nom de Dieu et du Temple !
- Qui frappe céans ? entendirent confusément les visiteurs
- Deux chevaliers de la Milice du Christ !
- Un instant ! »
Le silence ! Puis, à la fenêtre de gauche, apparurent deux têtes ébouriffées. Une main se posa sur la vitre, s'y promena pour en éliminer l'épaisse couche de buée la recouvrant. Peine perdue !
L’examen parut néanmoins suffisant, et les deux visiteurs entendirent sourdement :
« Ouvres, Pierre ! Ce sont là gens amis ! »
Non sans geindre, la tirette de fer consentit à glisser. Tout était malade dans cette maison : la lourde porte de chêne tendu pivota sur ses gonds avec force plaintes.
Main gauche sur le chant de la porte, la droite s’appuyant sur le mur, apparut un pauvre hère à la mine maladive. Son visage n’était que plis et ravines.
« Chevaliers, Sylvestre va vous recevoir.
- Merci ! »
A regret, la main quitta l’appui du mur. Les deux hommes entrèrent, après avoir vérifié du regard la boucle de cuir retenant leurs montures.
Curieuse maison en vérité ! Construite de pierres ramassées dans les environs, engluées et jointées dans un torchis qu'humidifiaient les pluies de novembre. Pourtant, malgré la faible épaisseur des lits de pierre, on sentait la solidité. Non feinte, car pour supporter les épaisses couches de lave de la couverture, il fallait des assises robustes. L’épaisseur des murs était préparée en conséquence. Un bras de largeur : pas moins. Du solide ! le vent pouvait souffler, il ne les ferait pas trembler !
Un air moite, dans lequel se diluaient diverses senteurs, les fit reculer un bref instant. Solide, la maison l’était. Mais nageant dans une humidité que ne parvenait visiblement plus à absorber le feu d’une imposante cheminée dans laquelle brûlait un tronçon d’arbre long de trois pieds. Pour le moins !
Une pyramide de braises, recouverte d’une fine couche de cendres, attestait la permanence du foyer. Pour preuve, à main gauche, une pile de rondins attendait patiemment son heure. Le rougeoiement des braises, excité par l’arrivée d’air frais, révélait la présence d’une plaque de fonte censée renvoyer la chaleur. Et la flamme soudain réveillée vint lécher les traces informes d’un abondant dépôt de suie.
Au centre de la pièce, une table, comme on en voyait partout. Elaboration minimale : juxtaposition de demi-troncs, face aplanie au dessus, hémisphères écorcés en dessous. Cohésion assurée, à chaque extrémité, par des crochets plats de métal encastrés dans une mortaise. De grands clous carrés affermaient l'ensemble.
Encadrant la table, deux bancs, tout de bois. Là, un seul demi-fût suffisait. Aux extrémités, deux trous, percés en oblique, dans lesquels s’emmanche en force le cœur d’une branche de chêne. Pas très élégant, rustique. Mais, comme la table, d'une solidité à défier les siècles.
Autour de la pièce, à un demi-bras des murs perlés d’humidité, quelques coffres, en essence de hêtre. Et, au fond de la pièce, caché par un rideau crasseux, le lit. On en devine la structure grossière : une table large, sans pieds. Et, pour caler les demi-troncs, un joug, simplement évidé, reposant sur des dalles de pierre formant un sommaire plan horizontal. Face supérieure : un simple plateau de planches équarries. Recouvert d’une épaisse couche de paille et de fougères mêlées.
Une couverture faite de peaux de chèvre ; un sac de jute, rempli de fougères sèches, sert d’oreiller. Un édredon, aux reflets peu engageants, complète l’ensemble. Tout sent la pauvreté. Non la misère, mais la pauvreté. Digne, estimable !
« Posez-vous donc, dit alors un personnage assis sur le banc faisant face à la cheminée. Mais que me vaut l’honneur d’une si matinale visite, chevaliers ?
- Honneur est céans bien grand mot, Sylvestre. Nous venons vous mander. La dite demande, parait-il, est pressante et ne saurait souffrir retard !
- Diable ! Le Grand Chapitre me fait beaucoup d’honneur.
- Oui !
- Et la cause d’un si grand empressement ?
- Nous l'ignorons. Mais notre commandeur a demandé diligence.
- Bien ! Quand serais-je de retour, pour y poursuivre mon œuvre et mes études ?
- Sylvestre, vous êtes depuis toujours sous la protection de la Milice du Christ. Avez-vous eu à souffrir de cet appui ? Non, n’est-ce pas ? Et par Notre-Dame, nous assurons que rien ne doit vous alarmer, ou que votre vie est en danger. Le Maître désire vous entretenir, c’est tout.
- Fort bien ! J’ai foi en votre parole. Je vous suis ! Mais vous auriez pu amener monture !
- Inutile d’éveiller les soupçons, Sylvestre. Nous vous prendrons en croupe jusqu’à la grange de Bligny »


Ce qui se dit entre Hugues de Sainte-Colombe, responsable de la commanderie de Saint-Seine dite l’Abbaye, et Sylvestre, nul ne le sut et ne le saura jamais, hors les deux interlocuteurs, évidemment.
Toujours est-il que deux jours plus tard, revenu dans sa tanière de Blessey, Sylvestre prit une décision :
« Pierre ?
- Sylvestre ?
- Tu es homme franc, n'est-ce pas ?
- Puisque vous le dîtes !
- Je ne dis pas, tu es !
- Curieuse franchise que m'enterrer dans ce trou, non ?
- Tu as choisi, que je sache ! N’est-ce point là liberté ?
- Non ! Pour moi, la liberté, c’est mourir là où je suis né, à Longecourt. Là-bas, le sol est plat, la terre nourrit son homme, s’il sait travailler. Pas comme ici , dans ce pays de barbares, justes bons à couper les arbres. Ici, l’eau dévale sans jamais abreuver la terre. Et encore, lorsque je parle de terre, c'est mensonge princier. Car de la terre, s’il y en a, c’est avant tout grand besoin. De la caillasse, oui, que de la caillasse ; des forêts sinistres, un fichu vent qui vous glace les os et la moelle, et vous ronge le sang et les humeurs. Ici, ce n’est point terre chrétienne, l’abbé !
- Eh bien ! Tu n’as pas l’air de te plaire beaucoup céans ! Mais alors, pourquoi venir ? Et qui te retient ?
- Vous le savez bien ! Je serais fort ingrat de vous laisser moisir seul ici. Je vous devais bien çà !
- Je le déplore notre état autant que toi ; mais...
- Mais vous, vous avez la foi !
- Qu’en sais-tu ? Bon, assez clampé ! je ne vais pas tourner autour du pot. Tu honnis ce pays ? Fort bien, je t’invite donc à le quitter !
- Et pour aller où ?
- D’abord la commanderie de Saint-Seine. Là, tu demanderas Messire Hugues. Tu seras introduit, on t’attend ! Écoutes ce qu’il dira, et suis ses avis. Tu recevras monture et bourse, sauf-conduit ducal. Prends garde aux voleurs ! N’écoutes personne ! Hors ceux que tu devras rencontrer. Entends leurs avis, vas où ils te diront d’aller. Et reviens-moi pour Pâques.
- Et c’est tout ?
- Oui !
- Et s’il ne me sied pas, à moi, d’aller là où vous voulez que j’aille ?
- Pierre ! Tu refuserais de revoir ton plat pays, tes parents ? Saches que ton voyage sera payé, et tu trouveras partout couvert et nourriture, sans bourse délier.
- Alors, à quoi servira la bourse que me remettra le templier ? A tenter voleurs et brigands ? A me faire égorger ? À me voir accuser de vol, donc trancher la main ? Je suis déjà bancal, à Dieu ne plaise que je devienne manchot !
- Mais non ! Cesses de larmoyer. Tu voyageras à cheval, pourvu d’espèces sonnantes, et sous couvert du manteau templier. Car tu vas devenir templier, quelques lunes durant.
- Et j’aurai le droit de porter armes ?
- Bien sûr que non ! Tu deviendras servant, et je te conseille de tenir ta langue, là où on te donnera l’hospitalité. Observes les coutumes de la maison, et fais ce qu’on te demandera. Alors, tu pars, oui ou non ?
- Je me tâte !
- Dans ce cas, hâtes-toi. Messire Hugues t’attend pour déjeuner, demain. Et ne ronchonnes pas, tu auras droit à la première table, celle des chevaliers.
- Et même pitance ?
- Évidemment ! Tu connais les usages.
- Dans ce cas, j’accepte ! Mais je vous avertis, je reviendrai.
- Dans ce fichu pays de barbares ?
- Oui ! Il se trouve que je l’aime bien. Et ne vous en déplaise, l’abbé ! je reviendrai..
- C’est heureux, sinon tu ne partirais pas.
- Bon ! Et où dois-je aller ?
- D’abord à Saint-Seine ; puis Dijon, Cîteaux, Beaune, Cluny, Fontenay, Bure, Voulaines, Châtillon, Poiseul, Saint-Seine et retour ici à Blessey.
- Sylvestre, c’est pas un voyage çà ! C’est un pèlerinage ! Si j’ai bien compris, je vais faire le tour du duché, et de ses abbayes. Je vais voir du moine, moi qui croyais en avoir fini avec eux. Bien la peine que je les ai envoyés paître !
- Oui ! C’est comme çà ! Nous sommes le 29 novembre. Demain, Saint-André, jour de fête. Pars chez les blancs-manteaux. Avec ma bénédiction.
- Votre bénédiction ? Rien que çà ? Fichtre ! Vous ne vous mouchez pas du pied, Sylvestre ! C’est pas ellle qui me rendra l’usage de ma jambe. Encore heureux que je reçoive monture. Pour sûr, votre pèlerinage, ce n’est pas la porte à côté. Cent vingt lieues, en plein hiver, et moins de quatre lunes ! !
- Cinq ! Mais ne te plains pas I Tu voyageras en équipage. Allez, vas te reposer. Tu auras trois heures de marche avant de rejoindre Saint-Seine. Et sire Hugues t‘attend pour déjeuner. Ne le fait pas attendre. »

Fin de novembre habituelle : bruine et brouillard s'acharnaient à noyer le paysage. Les nuits ne s’effaçaient qu’avec peine, pour laisser quelques heures place à une pénombre maussade et glacée. Classique dans ces régions !
A regret, Pierre s’extirpa du lit de fougères et de plumes. A ses côtés, Sylvestre se retourna en maugréant. En toute hâte, il enfila ses braies, une chemise qui recouvrit celle de la nuit. D’un geste machinal, sans même y prêter attention, il avança la jambe droite et son pied vint tout naturellement se glisser dans le sabot garni de paille fraîche. Il en fit de même pour la seconde jambe. Satisfait, il étendit les bras, à hauteur des épaules, et soupira longuement.
Puis il s’approcha de la cheminée, saisit une pelle de bois trempant dans un seau, la secoua, et piocha derechef dans la pyramide de braises. Qui s’écartèrent en rougeoyant, certaines aspirées par le courant ascensionnel du rudimentaire conduit de cheminée. La pièce s’éclaira alors d’une intense couleur rouge. Saisissant quelques brindilles d’un fagot posé là, Pierre les cassa. Le claquement sec du bois brisé éveilla tout à fait Sylvestre.
« Holà, drôle ! Que fais-tu donc ?
- Çà ne se voit pas ? Je relance le feu. Y’a besoin, il fait frisquet ici !
- Bien ! Et quand penses-tu te mettre en route ?
- Dès que la flamme sera suffisante pour réchauffer ma soupe !
- Alors, prépares-toi, je m’occupe du brouet.
- Vous ? Çà sera bien la première fois ! Dieu vous aurait-il touché de sa sainte grâce durant votre sommeil ?
- Cesses de persifler, et suis les conseils que je me permets de te donner.
- Des ordres ! Encore des ordres ! Toujours des ordres ! Et comme un beutiât que je suis, j’obéis ! Une question, l’abbé : si c’était pour me traiter en ilote, pourquoi m’avoir racheté ? Ne disiez-vous pas, hier au soir, que j’étais franche créature ?
- Mais tu l’est !
- On ne le dirait guère !
- Écoutes, Pierre ! Si je te prie d’activer, c’est que tu dois rencontrer, avant midi, Sire Hugues. Et tu as quand même trois lieues à parcourir avant d’être rendu !
- Cré vain Diou ! Je ne le sais que trop ! Trois lieues à parcourir, avec un temps à ne pas mettre chrétien dehors ! Et pour qui, cette joyeuse ballade ? Pour Pierre, le stropiat !
- Pierre, si je t’envoie à Saint-Seine, ce n’est pas pour le plaisir de te faire rougir les joues. Je suis mort, tu le sais bien. Il n’y a personne que je ne puisse envoyer en toute confiance, dans ce fichu trou à rats.
- Trou à rats ? Bien aise de l’entendre. Mais...
- Mais ?
- Mais qui a eu l’idée saugrenue de venir céans ? Où nul ne peut apercevoir âme chrétienne, où les seuls voisins aimables que nous rencontrons sont loups, renards, putois et corbeaux.
- Ce sont là aussi des créatures de Dieu que je sache, et tu sais autant que moi que certaines d’entre elles valent bien sensés chrétiens.
- Pour sûr ! Un vrai repaire de barbares que ce foutu pays ! Les gens y sont sauvages et malfaisants. Pas ici qu’il faut chercher trace de charité. Si besoin de rien, servi tout de suite. Même une rave achetée à prix exorbitant leur arrache le cœur, à ces paroissiens ! Heureusement que les blancs-manteaux...
- .. T’attendent pour midi. Aussi, presses-toi; avant que je me fâche, et que je te rosse derechef
- Alors là, Sylvestre, il vous faudra lever plus tôt que ce matin ! Mais parole, voila que le Longecourt fait des émules ! Pas étonnant que l’évêque vous ait prié de rendre le froc, et de vous faire pendre ailleurs qu’à Cîteaux ou Saint-Bénigne.
- Foutu beuzenôt ! Vas-tu cesser de jacasser ? Et te hâter de prendre route ?
- Et ma soupe ?
- Ta soupe ? Tu n’auras qu’à ramasser baies et cloportes, le long du chemin, si tu as faim. Cela devrait suffire à ton appétit d’aiguesse ! Et si tu n’en trouves point, marches ! Çà ouvre l’appétit ! Ainsi, à Saint-Seine, tu auras motif à t’empiffrer. Les Templiers savent recevoir, que diable !
- Ouais ! Mais pas en période de Carême. Au menu, on ne devrait pas manger très gras !
- Eux jeûnent, pas leurs invités ! Tu auras droit à un morceau de bœuf, puisque nous sommes mercredi.
- Bon ! Vous avez réponse à tout, comme d’habitude ! Je finis de me vêtir, et me mets en route, dès que j’aurai avalé ma soupe.
- Enfin une parole raisonnable ! »

Pendant un long moment, plus une parole ne fut échangée. Pierre terminait son baluchon, entassant pêle-mêle chemises de lin, braies, foulards, cuiller, couteau dont il enfila la lame dans un morceau de coudrier séché préalablement fendu. Le tout dans un morceau de toile vernissée, imperméable. Puis il enroula une ceinture de flanelle, l’étalant au maximum de sa largeur. A l’aide d’une aiguille recourbée au sommet, en forme de crosse d’évêque, il la posa sur sa chemise, prenant grand soin que le bourrelet chemise-ceinture soit transpercé par la pointe de l’aiguille. Lorsque la bande arriva à son terme, il saisit un des coins qu’il coinça derrière le rebord supérieur. La ceinture était bloquée, et préserverait ses reins des attaques du vent et des méfaits du climat.
Pendant ce temps, Sylvestre s’était agenouillé devant le crucifix accroché sur le mur du fond, et, sur le carrelage de dalles luisant d’humidité, marmonnait quelques prières. Seul un observateur attentif aurait pu dire s’il dormait encore, ou s’il était éveillé. Un imperceptible mouvement des lèvres trahissait l’immobilité apparente de l’homme. Priait-il réellement ? Cà...
Après un bref signe de croix, il se releva, enfila une robe de bure brune, des chaussettes de laine qui pendaient sur le flanc de la couche, et enfin des mules de cuir fourrées d’agneau. Il prit deux assiettes de grès dans un des nombreux coffres, deux cuillers de bois, et posa le tout sur la table. Et, sur l’entablement de la cheminée, un paquet entouré de linge gris qu’il déploya. A l’intérieur était un morceau de pain qu’il rompit, pour en poser une partie à côté de chaque assiette que Pierre avait maintenant remplies. La vapeur odorante ajoutait à l’humidité ambiante.
Debout devant leur assiette, les hommes se signèrent, récitèrent une rapide Pater et se signèrent encore, avant de s’asseoir sur les bancs de bois, l’un en face de l’autre. Le brouet fut avalé en silence, aucun des deux n’osait prendre la parole, par crainte de trahir son émotion.
Puis, lorsque les assiettes furent vides, le pain mastiqué à lentes bouchées, pour prolonger ces instants délicieux où les âmes sont en communion, Pierre se leva. Toujours muet, il s’enveloppa dans une houppelande de bure noire, rabattit la capuche sur sa tête, saisit une canne ferrée, enfila sa main gauche dans les ouvertures du balluchon noué et ouvrit enfin la porte de chêne qui, fidèle à ses habitudes, gémit en pivotant. Un vent violent s’engouffra aussitôt dans la pièce. Dans la cheminée, les flammes, surprises, se couchèrent en ronronnant. Le bois crépita, les braises rougeoyèrent. Et un peu de fumée, étonnée par la violence de l’attaque, s’offrit le luxe d’un détour inhabituel pour envahir la pièce.
Toujours muet, Pierre esquissa un vague sourire : une grimace, pour tout dire. Il leva sa canne de la main droite, adressa un clin d’œil à son compagnon. Et, de sa démarche claudicante, fit le premier pas d’une randonnée qui l’emmènerait loin, très loin de ce fichu trou à rats.
Le brouillard s'enfuyait, chassé par un alerte vent du nord qui glaça les os du pèlerin. Et arrachait les quelques feuilles rescapées aux noisetiers bordant le chemin. Il les emportait, puis les laissaient choir quelques pas plus loin. Alors, elles s’entassaient contre le mur de la « grange du bout », formant alors un mouvant bourrelet doré, ocre et brun tout à la fois.A l'évidence, l’hiver serait rude. Une fois de plus !
Sylvestre s’avança sur le pas de la porte, les mains dans les manches de sa robe. Et regarda s’éloigner son fidèle compagnon. Il savait, lui !
Pensif, il le vit dévaler la pente menant vers un ailleurs lointain. Et lorsque le bonhomme eut disparu, que le tac-tchac-tac de sa canne ne fut plus audible, il referma la porte. Machinalement, sans même sans rendre compte, il saisit les assiettes qu’il déposa dans un baquet d’eau, y jeta une poignée de cendres, et commença le nettoyage domestique des lieux, tâche habituellement réservée à son compagnon.
Mais ses pensées étaient ailleurs, comme l’étaient celles du paysan s’éloignant enfin d’un lieu qu’il exécrait. Aurait-on pu le deviner, à sa démarche claudicante, mais assurée et régulière ?

Le village, plus simplement hameau, n’était pas très grand. Quelques rares habitations de pierres contigües à de modestes granges. Du fonctionnel, rien d’autre que du fonctionnel. Pas de château, pas même d’église. Blessey, comme disait Pierre, s’était construit dans une clairière aménagée par les Romains de Jules César. En fait, Blessey, jamais César ne l’avait vu, ni même foulé la terre. Et pour cause ! Il était trop occupé à Rome, ou en Égypte. Ce qui est vrai, par contre, c’est qu’il avait laissé dans les environs une garnison chargée de surveiller, de contrôler, voire de mâter la turbulence incessante des autochtones.
Bien mieux, ou pire, ne les avaient-on point vus, ces sataniques envahisseurs, déboiser, défricher et dérouler de véritables tapis de pierres sur lesquels s’époumonaient les mercenaires de Rome, pour peu que le moindre coup de vent apporte à leurs narines de charognards le plus petit relent de fumée. Restons honnêtes, jamais Blessey ne vit de Romains : ni consul ni mercenaires. Et pour cause, Blessey n'existait que depuis peu. Simple résultat du travail des essarteurs médiévaux; et non des légions de Rome. Néanmoins, Blessey, par un curieux hasard difficile à expliquer, s'élevait juste sur la frontière Madubie-Lingonie. Côté Lingonie. Cette frontière, matérialisée par un interminable mur de pierres sèches, se remarque encore aujourd'hui.

A ces particularités historiques, Pierre ne pensait guère, faute de les connaître. Il ignorait totalement l’histoire locale. Il n’était point le seul !
Pris maintenant par le rythme mécanique de sa marche. Tac disait la canne en tapant la pierre du chemin. Tchac répondait son sabot gauche dans l’eau stagnant entre ces pierres. Tac reprenait la canne sur laquelle le chemineau s’appuyait lourdement, pour soulager le poids quasi mort de sa jambe droite.
On était ici en secteur boisé, à la frontière indistincte des plateaux de Langres, d’Auxois, du Châtillonnais et du Morvan, une de ces innombrables marches qu’on avait peine à appeler plateau, tant c'était exigu, raviné et pentu. Bref, un terrain propice aux embuscades. Mais une région sacrée : ici naît la Seine. D’ailleurs, partout, l’eau abonde : « le toit du monde » se purge ici de toutes ses larmes accumulées ou refoulées.
Dès la descente sur le Laveau, le vent avait chassé les nuages. Seuls s'obstinaient quelques flocons, accrochés aux basques d’un paysage tourmenté qu’ils enlaçaient pourtant tendrement.
Ne pouvait se détacher de l’esprit du chemineau la perspective du long voyage qu’il avait accepté. A cheval ! A cheval, lui, Pierre le stropiat, lui le fils de serf, et serf lui-même avant qu’un destin capricieux ne l’arrache des griffes de son bourreau.
Pour sûr, des chevaux, il en connaissait, il en avait vu, et même utilisé voire monté. Mais ces chevaux-là n’étaient point des vrais chevaux. C’étaient des bêtes de somme, pas des chevaux de selle. D’ailleurs, par ici, des chevaux de trait, personne n’en possédait. Sauf les seigneurs, quelques monastères. Eux, les paysans, n’avaient droit qu’à des bœufs, et encore fallait-il les acheter ! Les plus riches pouvaient espérer s’offrir une mule. Mais ils n’étaient pas nombreux, les prétendants à un tel luxe. Car la mule, il fallait l’acheter au seigneur, qui n’en faisait point cadeau il va sans dire. Ensuite la nourrir, et donc avoir du foin, ou tout au moins de quoi en acheter, le plus souvent au seigneur qui prenait la plus grosse part de la récolte du domaine, pour ses écuries personnelles. Puis il fallait encore payer l’impôt sur la bête, impôt sur la richesse en quelque sorte. Seuls les paysans affermés par les monastères pouvaient s’en procurer, assurés d’un revenu régulier et d’une sécurité civile ou politique.
Au rythme de sa marche berçant la pensée, sur le coup des neuf heures, Pierre atteignit le Laveau, ruisseau impétueux chargé d’eaux boueuses. Il prit à contresens et remonta aussitôt le Vèzelin qui désigne tout à la fois combe et ruisseau.
La pente s’accentuait, le peu de terre laissait échapper une eau qu’il ne pouvait plus absorber. Au moindre pas, l’eau giclait de partout. Et pour forcer le trait, des arbustes avaient poussé là, en totale anarchie, et eux aussi laissaient échapper une eau retenue on ne sait trop comment : le feuillage s’était enfui aux premières brises d’un automne précoce.
Visage cramoisi, Pierre soufflait fort.Paradoxalement, cet itinéraire lui faisait grand bien. Car là, au moins, il pouvait se servir de ses deux jambes. Certes, la démarche manquait d’élégance. Mais l’observateur non averti n’aurait pu dénoncer en quoi elle différait de celle des autres paysans locaux.
La foulée se fit naturellement plus courte, et autorisa un souffle régulier. Et c’est ainsi que sur le coup des dix heures trente, il arriva fort ravigoté sur la place de Bligny dit le Sec. Bien mal nommé ! Car s’il est vrai que le vent y sèche la peau, il serait idiot de voir sur ce plat une crâ, tant ici eau et humidité suintent de partout
A la vieille fontaine gallo-romaine, Pierre emplit sa calebasse d’eau glacée. Puis, se retournant, se délivra d’un besoin que nul ne pouvait satisfaire à sa place. Et il reprit sa route.
Il n’y avait désormais plus de forêts. Depuis longtemps, les essarteurs avaient œuvré, et l’antique forêt de feuillus avait disparu, pour laisser place à la culture traditionnelle.
« Çà sent le moine ! », pensa-t-il en son for intérieur, à la seule vue des parcelles labourées, entrecoupées çà et là de prairies encore vertes.
« Sûr qu’ils font du triennal, continua-t-il sur sa lancée. Mais si la terre est riche, y’a beaucoup de caillasse ! C’est pas demain la veille qu’ils auront tout enlevé, les frocards. Oh ! Mais, c’est pas Dieu vrai l Ils ont labouré avec une charrue ! Et tirée par des chevaux encore ! Foutre, ils se refusent rien, ces foutus moines ! »
Et, poursuivant son monologue de parfait connaisseur :
« Voyez-moi s’il est droit, ce sillon ! Et profond ! Pi’, ils ont même mis du fumier ! Pas à dire, ils se refusent rien, les tondus ! »

Perdu dans ses pensées, Pierre empruntait maintenant l’antique voie gauloise qui respectait la topographie locale, et serpentait donc au gré des ondulations naturelles.
« Foutue bosse ! Elle n’en finira donc jamais ! Incroyable, ce vent ! J’vais fondre si çà continue. Tu parles d’un raidillon ! Jamais je n’en verrai l’bout ! Et Sylvestre veut que je sois à Saint-Seine avant midi ? Tant pis ! Les chevaliers, ils attendront un peu ! Et s’ils ne sont pas contents, j’leur dirai : vous n’aviez qu’à venir me chercher. C’est vrai ! Vous avez des chevaux, vous. Et bien nourris ! Moi, çà fait six mois que je n’ai pas vu un morceau de lard. Et je n’ai que deux jambes, ô pardon, une et demi l J’ai froid dans mes sabots pleins d’eau glacée. Et j’ai fait ce que j’ai pu ! Faut être chrétien, quand même. Pour sûr, voilà ce que je leur dirai, moi, aux blanc-manteau ».
Tout à son monologue, Pierre était parvenu au sommet du mamelon qui abrite Bligny. Devant lui, le plateau, balayé par une bise glaciale. « Encore un pays de barbares ! » se prit-il à penser. Pourtant, le plateau semblait reculer sous la violence d’un soleil éclatant, s’il ne réchauffait guère. Courbant l’échine, capuchon rabattu, souffle court mais néanmoins régulier, démarche plus hoquetante que jamais, Pierre avançait pourtant, droit devant lui. Et c’est à peine s’il nota que le vent tombait, son souffle devenu plus hésitant. Imperceptiblement, le fauve perdait sa voix. Le rugissement devenait murmure. Surpris par le silence soudain, Pierre releva les yeux. Déjà, il basculait dans le val de Saint-Seine.

Devant lui, une étroite vallée vert sombre, avec, niché, en fait pelotonné dans un recoin, le village groupé autour de ses trois églises. Ou plutôt de ses deux églises flanquant l‘abbaye. De sa position, Pierre remarqua la magnificence de l’édifice, avec sa tour Nord dominant la vallée. S’il ne pouvait apercevoir la totalité de l’abbaye, il la devinait pourtant, serrée autour de son cœur de pierre.
Le regard ne pouvait s’en détacher. Et à peine vit-il l’église romane Saint-Gilles flanquant l’abbaye sur la gauche. De même, il ignora Saint-Didier. L’abbaye éclipsait tout ! On sentait que toute la vie du village se concentrait là. C’était tout à la fois le cœur, le poumon, l’âme de la bourgade. « Pas étonnant que le Duc chérisse tant cet endroit ! », remarqua Pierre qui découvrait le val de Saint-Seine, après en avoir tant et tant entendu parler.
Basculer dans la ravine fut aisé, la hâte donnant des ailes, à défaut d’une jambe valide. Arrivé au fond du vallon, il ne fallut que quelques instants pour déboucher sur la place centrale, là où s’ouvrait véritablement l‘abbaye.
Il entendit confusément des chants religieux, et voulut pénétrer dans l’enceinte de l’abbaye. On le refoula :
« L’accès est interdit aux laïcs, frère, sauf autorisation du père Abbé », dit un moinillon
- Mais je suis attendu par Hugues de Sainte-Colombe !
- Le commandeur de la Templerie ?
- Lui même !
- Il est céans, avec le père Olivier, célébrant la messe à la mémoire de Saint-André !
- Peut-être ! Mais il m’attend ! Allez le quérir !
- Je ne peux pas quitter mon poste. Je veux bien vous laisser entrer; à condition que vous vous cachiez derrière un pilier. Vous ne pourrez le manquer.
- Me cacher derrière un pilier ? Comme un voleur ? Dîtes, vous ne vous sentez pas bien, l’ami ? Sire Hugues m’attend, et je dois le voir. Un point, c’est tout.
- Dans ce cas, attendez la fin de l’office !
- Je n’ai pas à attendre. On m’attend ! Allez quérir quelqu’un de la maison du Temple !
- Je n’en ai pas le droit, ni le pouvoir. Je suis portier, je garde donc la porte. Je ne peux désobéir aux ordres.
- Foutu moine ! Vas-tu me laisser passer, oui ou non ?
- Non ! Et puisque vous le prenez sur ce ton...
- Mais c’est qu’il m’échauffe les oreilles, le déplumé ! Et je vais le rosser, si son impertinence… ».

Clac ! La porte se rabattit, et les chants s’assourdirent un peu plus. Penaud, canne à la main, Pierre fit demi-tour et alla s’asseoir sur le rebord glacé de la fontaine, à quelques pas de là.
Pas très longtemps. Car soudain, les cloches se mirent à vibrer, fracassant la vallée de leurs tons graves et joyeux, saluant tout à la fois Saint-André et Bourgogne. D’autres répondirent : Saint-Didier et Saint-Gilles saluaient eux aussi le duché et son patron
Dans la rue encore déserte, tout le monde étant à l’office, Pierre se releva et entreprit la remontée vers l’abbaye. Dont les portes s’ouvrirent, et les villageois se dispersèrent rapidement. Puis apparurent les Templiers : une dizaine en tout, tenue de parade et symboliquement armés.
Pierre se dirigea vers eux :
« Chevaliers, je suis Pierre, le compagnon de Sylvestre.
- Nous vous attendions, frère ! Sire Hugues désire vous entretenir. Mais il converse toujours avec le père Abbé. Vous auriez pu nous rejoindre !
- Je le voulais fort, mais ne pouvais.
- Et pourquoi donc ?
- Le portier m’a fermé l’entrée
- Pourtant, il avait consigne de vous laisser pénétrer.
- Peut-être, mais il ne l’a pas fait !
- Hum ! Sans doute n’avez-vous pas mis les formes requises! Venez ! Il serait surprenant, par Dieu et Saint André, qu’on vous en ferme l’accès cette fois ! »

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Le feu de creuset ( roman historique)

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