A vos plumes !
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N'hésite surtout pas à t'inscrire sur ce forum. Je suis persuadé que tu t'y plairas, d'ailleurs ici personne n'est mécontent. Alors vient partager tes textes et ta soif de lectures avec nos écrivains.
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xAudrey =)



 
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 Etre un homme ( autobiographie)

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MessageSujet: Etre un homme ( autobiographie)   Mar 9 Aoû - 22:10



A Pierrot Leterre, qui en rêvait depuis.....


De la merde plein le pantalon ! Je me souviens. C'est même la première image qui, instantanément, me revient en mémoire.
C'était la première fois que je prenais le train. Et pas pour un petit trajet. Dijon-Tulle, à l'époque, représentait une véritable expédition. Non seulement pour moi, mais aussi pour ma mère. Qui, si elle avait toutefois déjà emprunté le train, ne s'était jamais aventurée à plus d'une cinquantaine de km de Dijon. Mais là, sortir du département, et même de la Bourgogne, c'était une véritable gageure, et donc beaucoup d'appréhension. Comme ces marins qui embarquent pour les Amériques alors qu'ils n'ont jamais navigué que sur la mare de leur village. En résumé, la découverte d’un nouveau monde, faute de redécouverte du Nouveau Monde.
De Dijon, il fallait rejoindre Lyon. Et de Lyon, la direction de Bordeaux. Cela pouvait s'envisager aisément. Il suffisait de prendre n'importe quel express partant de Dijon en direction de la Méditerranée, ou de Marseille. En somme, le célèbre PLM cher à Badinguet.
J'avoue, à ma grande honte, ne plus m'en souvenir. Tout ce que je me rappelle, c'est que j'étais collé à la vitre - et ce n'est pas une image -, regardant défiler tant de paysages inconnus de ma Bourgogne natale. Au passage, des noms qui, la veille encore, me faisaient rêver : Nuits-Saint-Georges, Beaune, Chalon/Saône, Mâcon, et enfin Lyon.
Pas très sympathique, la gare de Perrache, en septembre 1960. Une sorte de hangar métallique ouvert sur 3 côtés. De la fumée, des relents de vieux charbon, pas de soleil alors que quelques minutes auparavant, j'en avais plein les yeux en assistant au dernier rush de la Saône se pâmant dans les eaux du Rhône quelques pas plus loin.
Pour moi, la Saône, c'était le Danube, l'Amazone, le Yang-Tseu-Kiang ou le Nil, dont j'avais appris les noms dans mes livres de géographie. Elle était si large, comparée aux rivières que je fréquentais pour mes sorties de pêche habituelles, Ouche et Norge.
Bref, le parfait ingénu qui découvre brutalement que le monde ne se limite pas à son petit canton. Non pas l'idiot, mais bien plus le jeune appelé qui sort de son patelin pour se rendre à la caserne. Le même émerveillement, mais aussi la même crainte.
Seule différence, c'est que j'étais môme.
Lyon ! Un aspect lugubre que je n'ai jamais pu effacer de ma mémoire. Lyon, pour y être retourné à moultes reprises, ne s'est jamais débarrassée de cette première image : inquiétante, triste, mais surtout sans âme. Ici, on le respire, tout est compté, mesuré. Les habitants n'y sont guère sympathiques. Ici, on pense d’abord monnaie avant de vivre. Sans doute son passé de porte de l'Helvétie, et d'anciennes franchises octroyées par la royauté sous l'ancien régime. Une rigueur sournoise et délétère. L’hypocrisie qui fera la renommée de la ville après son rattachement à la couronne de France.
Tout ce que je savais, à l'époque, c'est que Lyon était la troisième ville de France. Ou la quatrième, parce que Bordeaux.... Quoi qu'il en soit, bien autre chose que Dijon. Un petit Paris, en résumé. Mais de Lyon, ce jour-là, je n'ai vu que la gare. Autrement dit, rien : je n'étais que de passage. Et ma mère, par crainte de se perdre dans les rues de la Soyeuse, préféra rester dans l’enceinte de la gare. Et puis, liens du sang oblige, elle ne devait guère apprécier cette ville, elle aussi. Allez savoir pourquoi.
Je me souviens pourtant qu'on avait attendu pas mal de temps. Parce que ma mère avait pris un billet 2eme classe – le mien était offert - , le moins cher évidemment. Celui des pauvres, autrement dit ceux qui ne sont pas pressés, ou pour qui la vitesse n’est pas indispensable. Car déjà, à l’époque, la vitesse et la rapidité des transports étaient un luxe, réservé à ceux qui en avaient les moyens. Pour les autres, les tacots, les tortillards, les omnibus. Et donc attendre les correspondances, Clermont-Ferrand dans notre cas. Clermont-Ferrand, d'où une nouvelle correspondance, pour Limoges, devrait nous déposer dans un bourg au nom évocateur : Laqueuille. Nous y arrivâmes aux alentours de minuit. Il faisait doux, je m'en souviens.
Minuit, l’heure du crime. Du laisser-aller. C'est là que j'ai déposé la commission dans mon pantalon. La fatigue, le dépaysement, une nourriture mal digérée sans doute. Ou plus très fraîche, parce que les glacières…A moins que les cafés de gare, acides à souhait !
Mais aussi et sans doute la crainte de l’inconnu, la brutale révélation que je quittais un monde pour un autre plein de mystères. Et sans doute la prescience d’un avenir qui ne serait pas des plus joyeux. Les chausse-trapes fréquentes. Ajoutez encore l’impossibilité physique ( en fait psychologique) de me libérer dans les toilettes du chemin de fer : toujours cette peur de l’inconnu renforcée par celle du bruit.
Et, sans que le corps m’en avertisse, la délivrance qui s’engouffra dans le pantalon. Car pour l’occasion, je portais un pantalon. Habituellement, c'était des shorts, récupérés à droite à gauche, qu'on avait offert à ma mère au prétexte que « cela n'allait plus à... », et donc voir si le gamin, moi, ne pourrait pas lui donner une nouvelle vie. En réalité, une fin de vie. Pas d’autre choix : on m’habillait avec les moyens du bord. Et si je n’étais pas en haillons, on ne pouvait pas dire non plus que je représentais le top en matière d’élégance. En d’autres termes, on faisait ce qu’on pouvait avec ce que l’on avait. Et ce que l’on avait, faute de pouvoir l’acheter, c’était des dons, et donc de la récupération. Cependant, ne pensez pas que j’étais ce qu’on appellerait aujourd’hui un cas. Cela se passait ainsi dans la presque totalité des familles dites nombreuse, savoir un nombre d’enfant supérieur à 6. Moins, c’était une simple famille. Deux, les gens vous regardaient de travers, cela sentait le malthusianisme, donc l’égoïsme. Des gens pas ou peu fréquentables. Le nombre limité de gosses, c’était réservé à ceux qui « en avaient », donc les rupins. Dont personne n’ignore qu’ils ont un oursin en lieu et place de cœur. Quant à ceux qui n’avaient qu’un enfant unique : on les plaignait : c’était misère. Et un facétieux accident que ce rejeton.
D’ailleurs, un bref récapitulatif me le prouvait. Dans l’école communale que je quittais (enfin, façon de parler) alors, pas moins de sept « tripotées familiales » ; savoir des noms avec quatre ou cinq gosses présents : Gossot, Fournier, Brugnot, Gerbet, Fromage. Entendu que je ne parle que de ceux fréquentant les bancs, donc non de ceux pas encore en âge de scolarité, ou l’ayant déjà quitté. Les dix gosses n’étaient pas rares.
Le nombre vous effraye ? Inutile de crier au « Marseillais » ! L’école de la République accueillait les enfants de 6 à 14 ans, du cours élémentaire ( CE) au certificat d’études ( CEP). 8 ans d’écart, avec 4 gosses, cela n’en faisait qu’un tous les deux ans. Toute femme digne de ce nom, fière de ses ovaires et de son rôle de «mater » ne pouvait que s’associer et soutenir ce rythme.
C’était dans la normalité. Tout simplement.
Alors, ce pantalon, mon pantalon, un luxe jusqu’alors inconnu pour moi, je suis incapable de vous dire si ma mère l’avait acheté pour l’occasion, ou si on lui avait fait un cadeau. De même que je suis toujours incapable de vous décrire ma tenue ce jour-là. Qu’importe d’ailleurs : l’important n’était pas là.
Par contre, je me souviens très bien qu’à la gare de Laqueuille, un employé des chemins de fer, ému par la détresse de ma mère devant la complexité des correspondances, lui avait proposé de dormir deux heures chez lui, et de laver le pantalon. Je me souviens toujours qu’elle, ma mère, lui avait demandé son adresse pour lui adresser un mot de remerciements lorsqu’elle serait enfin de retour à Crimolois, village éloigné d’une dizaine de km de la grande ville. Mais qui en fait quasiment partie aujourd’hui.
De Laqueuille à Tulle, je ne me souviens de rien. Sinon que le lent défilé des montagnes, des vallées et des sombres forêts m’intimidait très fort. C’est donc là que je vivrais désormais ? Un drôle de pays : sans plaine, sans vignes, sans tuiles vernissées. C’était donc ça, le Massif Central qui donnait naissance à la Loire, que je savais être le plus grand fleuve de France ? Mais j’avais beau la chercher partout des yeux, jamais je ne vis la Loire. Par contre, beaucoup de petites rivières encaissées au nom totalement inconnu. Etrangement, je me pris à penser qu’il devait y vivre là d’énormes truites, nerveuses à souhait. Noires, évidemment, comme le paysage encore enveloppé d’une semi-obscurité que renforçaient des nappes de brouillard épaisses et tenaces. Des nappes ? Non, en réalité, quelques poches. Mais comme je ne connaissais ni la topographie ni les lieux, que j’étais réellement fatigué, et que ce fichu train avançait à une vitesse des plus modestes – relief oblige - , leur traversée durait un temps infini. Ce qui bien entendu confortait mon appréhension. Tulle, c’était véritablement le bout du monde, l’autre « bout de la France, comme disaient mes voisins lorsqu’ils apprirent que je partais là-bas, pour sans doute n’en jamais revenir.

Le mot d’école militaire signifiait pour eux, outre l’uniforme, le maniement des armes. Et sitôt celui-ci compris et assimilé, direction l’Algérie. Puisque, en 1960, la France était en guerre avec une de ses colonies en peine d’indépendance. Guerre ? Non pas ! Seulement des manœuvres de maintien de l’ordre, à en croire les radios à la botte du gouvernement. Mais comme tout le monde avait un fils, un neveu ou le fils du voisin qui y était allé, qui y était, ou qui irait, personne n’était vraiment dupe. L’Algérie, c’était la guerre qui se perpétuait. Une des inévitables conséquences de la deuxième mondiale, suivie par celle de l’Indochine, puis la révolte des territoires nord-africains. Depuis 25 ans, sous peine de ridicule, nulle Une sans parler « des évènements extérieurs ».
Belle périphrase pour dire que ceux qui « s’étaient fait casser la gueule » pour le drapeau tricolore exigeaient, à juste titre, une reconnaissance autre que celle de larbin à la merci de quelques propriétaires. Sans doute les mêmes qui vendaient des canons à tous les partis en présence. « Les oubliés des rafles » ceci ou cela, affirmera plus tard un homme politique très influent. Et pour cause : partis en villégiature illimitée dans les départements d’outre-mer, généralement dans les Caraïbes. Où le martèlement des bottes allemandes était forcément inaudible. Et les ambitions japonaises quasi inexistantes.
Bref, mon court passage à l’école communale de Crimolois avait été commenté, disséqué sinon autopsié par la population locale. Pensez donc : un inconnu qui débarque dans une école elle aussi inconnue, et qui dès le premier jour, montre qu’il est le meilleur, il y avait de quoi alarmer les autochtones habitués à ce que les.., ou les.., dominent les débats scolaires. Il y avait là crime de lèse-majesté. Mais il y avait les faits, et eux, on ne pouvait les contester, d’autant que « muté » à la vitesse supérieure dans les classes dites des grands, la même supériorité s’affirma.
Rien d’étonnant donc à ce que l’institutrice, mariée à un militaire en poste à la base aérienne voisine, m’ait poussé à passer le concours d’entrée école militaire. René, à l’évidence, c’était son chouchou, celui qui répondait à tout sans jamais ouvrir un livre. Celui qui, à 10 ans, se permettait de ridiculiser les grands, ceux qui passaient le certif. Et, à l’entendre, un futur bachelier, et fatalement un futur instituteur. Mais alors, pourquoi l’école militaire, dont personne ne savait exactement ce que c’était ?. Sinon, à en croire les on-dit des appelés, une fabrique d’officiers. Des gars à qui on ne la faisait pas. Plus clairement, une « usine à cons » d’utilité quasi négative, voire nulle.

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Etre un homme ( autobiographie)

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